Un écrin discret, foyer d’espèces précieuses

Qu’on l’arpente au pas lent du promeneur ou en expédition naturaliste, le Pays de Bourges, issu du grand Berry, dévoile une réalité moins visible que ses cathédrales ou ses vignobles : celle d’un territoire où persistent des espèces protégées, parfois insoupçonnées, qui résistent tant bien que mal à l’épreuve du temps et des hommes.

Les zones humides de la Brenne, les bocages du Sancerrois, les rivières paresseuses ou les gâtines du Cher : chaque paysage berrichon héberge son lot de discrets pensionnaires. Dans un contexte où la biodiversité européenne accuse un recul rapide (WWF France), le Berry, avec ses 450 espèces animales recensées rien que pour les vertébrés (Atlas de la biodiversité du Cher - Bureau d’études Biotope, 2022), conserve un potentiel d’accueil significatif, marqué par la présence de plusieurs espèces strictement protégées par la loi.

Espèces protégées : quelques repères juridiques et pratiques

En France, une espèce protégée, c’est d'abord une espèce inscrite sur une liste officielle, dont la destruction, la capture, ou le commerce sont interdits (Arrêté du 8 janvier 2021, annexe de l’article L.411-1 du Code de l’environnement). Cela concerne aussi bien le chant du busard cendré dans les blés que la ponte discrète d’une rainette dans une mare forestière. Le statut de protection peut être national ou européen (par exemple via la Directive Oiseaux ou la Directive Habitats de l’Union européenne).

Oiseaux protégés : entre cris, silences et retours

Les vedettes du ciel berrichon

  • Le hibou Grand-duc d’Europe (Bubo bubo) : Installé sur certains coteaux calcaires du Cher et de l’Indre, c’est le plus grand rapace nocturne d’Europe. On estime à une quinzaine de couples la présence dans le département du Cher autour de Bourges, où ses huées rauques rythment les nuits du printemps (LPO France).
  • Le busard cendré (Circus pygargus) : Rapace emblématique des plaines céréalières berrichonnes, victime des moissons trop précoces, mais protégé grâce à des opérations de balisage des nids. Moins de 100 couples recensés dans le Cher en 2021, la moitié dans le secteur de la Champagne berrichonne.
  • La bondrée apivore (Pernis apivorus) : Elle traverse le Berry lors de ses migrations, profitant des boisements pour nicher. Elle participe à réguler les populations de guêpes et d’abeilles sauvages.
  • La cigogne blanche (Ciconia ciconia) : Elle fait son retour dans la vallée de Germigny ou le Val d’Aubois après avoir failli disparaître des paysages berrichons au XXe siècle (source : Fédération Départementale des Chasseurs du Cher).

Oiseaux plus discrets, mais tout aussi précieux

  • Engoulevent d’Europe : Oiseau nocturne insaisissable, protégé, qu’on repère l’été par son chant mécanique dans les landes de la forêt de Vierzon.
  • Guêpier d’Europe : Couleurs tropicales, bourdonne au-dessus des sablières et gravières réhabilitées près de la Sauldre. Espèce intégralement protégée, leur colonie croît doucement.

Mammifères sous haute surveillance

  • Loutre d’Europe (Lutra lutra) : Disparue du Berry dans les années 1980, elle réapparait timidement depuis 2008 dans la vallée de l’Yèvre et l’Arnon. Les traces retrouvées en 2022 près de Dun-sur-Auron confirment sa réinstallation. Elle bénéficie d’un Plan National d’Actions.
  • Des chauves-souris précieuses :
    • Le Grand rhinolophe, protégé au niveau européen, occupe certaines granges et anciennes caves du sud de l’Aubois. Il figure parmi les espèces les plus menacées de la région Centre-Val de Loire (DREAL Centre-Val de Loire).
    • Le Murin à oreilles échancrées a élu domicile dans des combles du Vierzonnais.
  • Le castor d’Europe (Castor fiber) : Réintroduit sur l’Allier, sa recolonisation s’est faite naturellement dans la basse Loire, puis le long du Cher et de l’Indre. Plusieurs colonies occupent à présent les rives de l’Yèvre et de la Vauvise.
  • La genette (Genetta genetta) : Mammifère discret, protégé, originaire de la péninsule ibérique, autrefois rare, est de plus en plus détectée dans les plaines boisées du Berry (données : ONCFS, 2022).

Amphibiens et reptiles : des présences précieuses entre eau et terre

  • Le triton crêté (Triturus cristatus) : Espèce rare menacée à l’échelle européenne, il fréquente mares et étangs du Boischaut Sud. Sa présence est un indicateur fort de la bonne santé écologique d’un site (DREAL Pays de la Loire).
  • La rainette verte : Reconnaissable à ses chants puissants au printemps, se rencontre encore dans les zones humides de la Brenne.
  • La vipère aspic : Espèce protégée, craintive, qui se fait rare dans le Berry mais subsiste dans certaines gâtines du Cher où l’afflux de débroussaillages l’a mise en danger.
  • Lézard ocellé : Un des plus beaux lézards français, sous haute protection, visible dans les coteaux secs de la Champagne berrichonne, là où la pelouse calcaire subsiste.

Légions minuscules : les insectes, vrais indicateurs du vivant

Moins visibles, pourtant essentiels, bon nombre d’insectes berrichons bénéficient d’un statut de protection, globale ou régionale.

  • La Rosalie des Alpes (Rosalia alpina) : Superbe coléoptère bleu-foncé, inféodé aux vieux chênes pourrissants des forêts. Déclaré espèce prioritaire en Centre-Val de Loire (source : INPN).
  • Damier de la Succise (Euphydryas aurinia) : Papillon protégé au niveau européen, encore présent dans certains prairies humides du département de l’Indre. Régression rapide des populations due à l’assèchement et l’enfrichement des zones de ponte.
  • Lucane cerf-volant (Lucanus cervus) : Plus gros insecte d’Europe, observé aux abords des vieux bois du Cher et de la Brenne à la tombée de la nuit.
  • Mélitée orangée, Cordulie à corps fin, dytique bordé… : Liste non exhaustive dépassant la centaine d’espèces protégées sur le territoire régional selon le rapport Faune Clé (2019).

Où observer ces espèces sans les déranger ?

La bonne nouvelle, c’est que la découverte de ces espèces ne demande pas toujours des kilomètres de marche ni un équipement de pointe. Les sites suivants, prisés des naturalistes, valent la visite, à condition de respecter quelques règles de discrétion :

  • Étangs de la Brenne : Splendeur affichée : le « pays des mille étangs », site Natura 2000, accueille la loutre, les grèbes, le héron pourpré, nombre de libellules protégées.
  • Pelouses sèches de la Champagne berrichonne : Habitats des outardes, busards cendrés et du rare lézard ocellé. Veiller à rester sur les chemins balisés afin de ne pas piétiner les frayères et terriers.
  • Val d’Auron et bords de l’Yèvre : Sentiers de randonnées proches de Bourges, espoir d’apercevoir le castor ou la cigogne blanche, surtout tôt le matin ou au crépuscule.
  • Forêt domaniale de Vierzon : Fréquentée par les chauves-souris et, avec beaucoup de patience, par la genette.

Pour approfondir, la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO Centre-Val de Loire) propose des sorties et inventaires participatifs tout au long de l’année, où l’on saisit mieux la fragilité du vivant local.

Anecdotes et gestes concrets à retenir

  • Dans le Berry, la protection des busards cendrés s’organise parfois via… des seaux retournés sur les nids, pour éviter la fauche, puis une pose de balises visuelles – astuce née dans les campagnes locales.
  • En 2022, une colonie de chauves-souris a été sauvée d’un effondrement de combles grâce à la mobilisation d’un village du Sancerrois et de l’animation d’une médiatrice culturelle, permettant la réhabilitation d’un dortoir clé d’une trentaine de rhinolophes.
  • Depuis 2019, des maraîchers du Boischaut ajustent la gestion de leurs talus pour aménager des corridors favorables au triton crêté, montrant que l’agriculture et la biodiversité peuvent cohabiter, à condition d’y mettre du cœur et des idées.

Quels défis pour demain ?

Le Berry, territoire au charme modeste et à la vie silencieuse, n’en demeure pas moins un atelier de biodiversité. Espèces menacées, milieux protégés, enjeux agricoles, pressions urbaines : l’équilibre est fragile. Depuis 2000, plus d’une vingtaine d’espèces protégées ont disparu ou régressé fortement dans le Cher (source : Observatoire de la biodiversité région Centre-Val de Loire), mais des retours spectaculaires comme ceux du castor, de la loutre, et bientôt de l’œdicnème criard, encouragent la mobilisation.

Sans tomber dans la nostalgie, s’intéresser à ces espèces, c’est ouvrir les yeux sur ce qui compose encore, à bas bruit, l’identité du Berry vivant. Les prochaines décennies joueront beaucoup dans la préservation des refuges locaux : chacun peut trouver dans les chemins creux, la diversité des mares ou les vieilles granges, les indices d’un patrimoine irremplaçable – et à partager.

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