Des alignements vieux de plusieurs siècles : la Rome du Berry et sa route des Eaux Blanches

Peu connue mais riche en symbolique, la « route des Eaux Blanches » relie Bourges à Mehun-sur-Yèvre sur une vingtaine de kilomètres. Ce ruban discret, bordé de peupliers et de champs parfois inondés, serpente sur des vestiges romains et médiévaux. Sa particularité ? Elle longe l’ancien aqueduc romain qui alimentait Avaricum (nom antique de Bourges) en eau potable, un ouvrage colossal dont subsistent quelques arches émouvantes du côté de l’étang de Goule.

  • L’anecdote : Au XIXe siècle, lors de fouilles ordonnées par Prosper Mérimée, des dizaines de fragments de conduites romaines ont été exhumées le long de ce parcours, attestant de sa longue histoire (source : Archéologie du Berry, CNRS Éditions).
  • L’insolite : Les soirs de brume, les restes de l’aqueduc esquissent dans le crépuscule une silhouette de cathédrale couchée, impression renforcée par le silence de ces campagnes.

La RD11 et le mystère des bornes de pierre gravées

Entre Bourges et Sancerre, la départementale 11 est pour beaucoup un ruban classic, entre ville dynamique et vignobles célèbres. Pourtant, sur quelques kilomètres à la sortie de Saint-Martin-d’Auxigny, elle dévoile un secret discret : une série de pierres gravées du XVIIIe siècle. Celles-ci ne marquent pas seulement des distances, mais le passage d’anciens péages et d’une route royale créee sur ordre de Louis XV pour « hâter le courrier entre Paris et Clermont ».

  • Point-clé : On y trouve notamment des « bornes milliaria », dont certaines indiquent la distance depuis Notre-Dame de Paris — un legs du temps où la route servait de référence pour la taxation du transport.
  • Anecdote locale : Un tailleur de pierre du cru, rencontré récemment à Achères, nous racontait comment ses aïeux repeignaient encore au plomb les incrustations chiffrées jusque dans les années 1930.

Chemins creux et arbres têtards : la signature du bocage berrichon

Impossible d’évoquer l’insolite sans s’aventurer sur les fameux chemins creux de la campagne berrichonne, notamment autour de Saint-Just et de Plaimpied-Givaudins. Ces artères, parfois vieilles de plus de cinq siècles, ont été creusées par le passage répété d’hommes et d’attelages. Leur originalité : bordés d’arbres têtards (frênes, saules), ils creusent la terre jusqu’à parfois disparaître plusieurs mètres sous le niveau des champs.

  • Savoir insolite : Certaines portions, selon la base de données du Ministère de la Transition Écologique – Atlas des chemins ruraux –, atteignent 4 à 5 mètres de profondeur et étaient autrefois utilisées comme « caches » pendant les épisodes troublés du Berry (Guerre de Cent Ans, guerres de Religion).
  • À voir au printemps : Leurs berges hérissées de violettes ou de primevères contrastent avec l’ombre épaisse, donnant l’impression d’entrer dans un monde parallèle.

La légendaire « Route noire » entre Mehun et Vierzon

On l’appelle la « Route noire » autant pour la couleur sombre de son bitume que pour son rôle dans la littérature : c’est elle que Sylvain Tesson arpente dans son livre La Panthère des Neiges (mais aussi lors de ses trajectoires à moto en Berry). Au fil de ses 16 kilomètres rectilignes, elle semble défier le relief local, courant droit vers la Sologne.

  • Spécificité : La rectitude absolue du tracé a longtemps alimenté la rumeur d’un axe militaire voulu sous Napoléon Ier pour relier Paris à Limoges, détournant le flux marchand des villes royalistes vers celles plus fidèles à l’Empire. Aucun document n’atteste, mais la mémoire locale tient à cette version.
  • Effet ressenti : Beaucoup évoquent une sensation presque hypnotique à conduire de nuit, tant la route semble défier l’obscurité sans jamais virer.

L’étrange carrefour de Menetou-Salon : entre géographie et folklore

A Menetou-Salon, célèbre pour son vin mais aussi pour son château, un carrefour étonne les conducteurs observateurs. Quatre routes y forment non pas une croix droite, mais une étoile à cinq branches, résultat d’un redécoupage des voiries au XIXe siècle. Une configuration rare en France : il n’en existe, selon l’IGN (IGN), qu’une dizaine de ce type dans tout le territoire national.

  • Anecdote : Selon la tradition orale, ce croisement aurait été conçu volontairement irrégulier pour troubler des bandes armées venant du nord du département et ralentir leur progression.
  • Lieux de vie : Plusieurs fêtes de village étaient (et restent) organisées autour de ce croisement, faisant de lui un repère à la fois folklorique et géographique.

Sentiers à vocation industrielle : l’ancienne voie Decauville de Sologne

Moins visibles que les routes nationales ou départementales, les anciennes voies Decauville parsèment la Sologne du Cher. Installées à la fin du XIXe siècle, ces petites lignes de chemin de fer de 60 cm d’écartement transportaient bois, charbon et matériaux des forêts vers les scieries et usines d’Henrichemont.

  1. Fait historique : Ces chemins Decauville étaient démontables : la voie pouvait être déplacée au gré de l’exploitation forestière, ce qui explique leur tracé parfois capricieux (source : Musée du Matériel Ferroviaire de l’Indre).
  2. En balade : Aujourd’hui, certains tronçons sont devenus des itinéraires de randonnée ; on y croise parfois de vieux rails cachés sous la mousse, témoin muet d’une époque industrielle rurale.

Chemins de mémoire : la route des Manants à Avord

Moins pittoresque mais riche de sens, la route dite « des Manants » relie Avord à Baugy. Elle doit son nom à une vieille révolte paysanne : c’est là qu’au XVIIe siècle les manants du cru auraient, selon la tradition, coupé la route au convoi du seigneur local, réclamant moins d’impôts.

  • Archives : Les récits collectés aux Archives Départementales du Cher mentionnent encore la « chanson du Manant », entonnée lors de certaines commémorations villageoises dans les années 1970.
  • En pratique : Ce tronçon, d’apparence banale, est parsemé de stèles discrètes rappelant ces épisodes. Quelques-unes portent encore les traces d’anciennes gravures paysannes.

Petites routes de la faune : où la nature dicte ses lois

Si certains axes se distinguent par l’action humaine, d’autres étonnent par la façon dont la faune y a pris ses aises. Citons par exemple le chemin de l’Etang-Neuf à Fenestrange, où des castors ont construit l’un des rares barrages du département visible depuis la voie, ou encore la route forestière de la Borne, connue pour ses croisements matinaux avec les cerfs en brame dès l’automne.

  • Observation insolite : Selon la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO Cher), on observe près de 50 espèces d’oiseaux sur seulement 3 kilomètres boulevardés d’ormes et de chênes entre Allogny et Reuilly.
  • Recommandation : Avis aux patients de la route : il n’est pas rare de devoir s’arrêter devant une harde de biches ou un héron, en début de matinée notamment.

Et ailleurs dans le Berry : 3 routes à ne pas manquer

Hors du seul Pays de Bourges mais toujours à portée de balade, la région offre d’autres voies étonnantes :

  1. La route des églises romanes entre Chârost et Lury, ponctuée de 12 édifices du XIIe siècle alignés sur moins de 30 kilomètres — un record régional selon la DRAC Centre-Val de Loire.
  2. La traversée du bocage de Touchay à Morlac, ancienne route des compagnons tanneurs du Moyen Âge, où l’on trouve encore des auges à tan en pierre le long des sentes.
  3. Le chemin de La Forêt : entre Nançay et la Celle, longeant les traces de l’ancien mur d’enceinte du domaine royal des Stuarts, unique par l’alternance de chênes centenaires et de mares peuplées de tritons.

Des routes et des histoires pour (re)découvrir le territoire

Chacun de ces axes offre une double lecture : il connecte des lieux, mais tisse aussi des récits. Routes qui font parler la nature, chemins gavés de souvenirs collectifs, tracés utilitaires devenus étonnants par leur histoire, ou carrefours étranges dressés par la main de l’homme — ici, le Pays de Bourges prend parfois la forme d’un carnet de voyage à ciel ouvert. La diversité de ces voies rappelle combien la route, dans notre région, est terrain d’exploration aussi bien qu’objet de mémoire. Pour qui veut sortir des sentiers battus, il n’est nul besoin d’aller bien loin : entre deux villages, l’insolite se niche souvent derrière la prochaine rangée de platanes.

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